Extraits

PREFACE

Paris, ministère des Finances

Je sors vivement du bâtiment Colbert, à Bercy. Il est 9h30. C’est un matin de juin, fraîchement ensoleillé. Je viens de prendre un petit déjeuner avec des membres d’une association de femmes hauts fonctionnaires qui veulent changer l’État. Mes oreilles résonnent encore de ce que je viens d’entendre, des histoires vécues, racontées avec humour mais où pointe toujours un peu d’amertume.

L’une, pourtant première conseillère dans une ambassade, s’entendait appeler « mon lapin » par l’ambassadeur. La deuxième, la jolie quarantaine, regrette de n’avoir pas vu passer le temps et de se retrouver sans enfant. La troisième, qui a pris le risque de la mobilité comme directrice dans un service déconcentré de l’État, laissant mari et enfants à Paris, déplore de n’avoir eu, lors de son pot de départ, aucune écoute sur son déchirement personnel, mais que des apitoiements sur le pauvre mari abandonné. La quatrième s’énerve de voir que, dans le programme du colloque sur la mondialisation, quasiment aucune femme ne s’exprime !

Je suis pressée. J’arrive au guichet où l’on récupère les cartes d’identité et tombe alors sur un embouteillage monstrueux : près de trente jeunes hommes sont là, attendant leurs papiers, trente clones en costard et chemise blanche arborant un badge APE, Agence des participations de l’État, domaine de la finance, domaine réservé aux hommes ! Ils devisent sereinement ou avec arrogance, sûrs d’eux et de leur destinée. Il y a comme une sorte d’indécence, de provocation !

Alors, parce que je viens d’entendre des mots qui m’ont touchée, parce que, la veille, j’ai écouté le récit d’une jeune femme subtilement mise à l’écart, sans discrimination patente, après un congé de maternité, parce que, lors de la dernière réunion des directeurs de cabinet, trente-trois hommes pour trois femmes, j’ai surpris un échange de regards goguenards au moment où je m’exprimais et que j’en ai été déstabilisée, parce que, trop souvent, j’ai vu des femmes baisser les yeux ou laisser fuser un rire piteux sous des remarques, des regards ou des gestes qui n’avaient pas lieu d’être, parce que j’ai vu des jeunes femmes toutes pimpantes de leur vitalité toute fraîche se faire ramasser, écorner, bousculer, avec étonnement d’abord, puis, trop souvent, avec résignation, parce que j’ai senti se déployer trop d’énergie, d’efforts démesurés, d’acharnement à se maintenir la tête hors de l’eau, facteurs d’épuisement à venir dans des lieux où, fondamentalement, l’on ne voulait pas des femmes, parce que …bien d’autres choses encore, alors, en ce beau matin de juin, j’ai décidé de…

J’ai décidé de rentrer en résistance ordinaire contre le sexisme ordinaire.

 

Première partie : comment le débusquer

TOUJOURS BORDER LINE

Mais ces codes, pourtant très massivement adoptés par les hommes, et parfois par les femmes elles-mêmes, sont très difficiles à appréhender. Ils peuvent ainsi emprunter des modes très différents, allant de l’arrogance à une certaine grossièreté ou vulgarité, en pensant par une apparente correction, laquelle peut exclure plus sûrement qu’une attaque frontale. Mais ils flirtent sans cesse avec leurs cousins germains, qui, eux, tombent sous le coup de la loi, que ce soit le harcèlement sexuel ou moral ou des injures caractérisées. La frontière est ténue et l’on distingue mal s’il s’agit d’une question de mesure, de dosage au-delà de laquelle leur usage deviendrait illégal ou d’une question de nature.

Tenons-nous en à ce stade à une définition de l’ordre du ressenti : il y a attaque de sexisme ordinaire dès que la destinataire est envahie par un sentiment de malaise. Les adjectifs qui reviennent le plus souvent lorsque les femmes parlent de cet état sont tous affectés d’un signe de privation, du « de » privatif qui créent le manque et le mal être : elles se disent désorientées, démunies, déroutées, déstabilisées, dépourvues…

Et trois mots reviennent en boucle dans leur tentative de description de cet état : infantilisation, déstabilisation, exclusion. Les voilà qui, tout à coup, se perçoivent comme étrangères à ce monde où la majorité des hommes évoluent à l’aise. Elles n’ont pas l’impression de danser la même danse et n’ont pas forcément envie d’entrer dans cette danse qui leur est imposée Mais elles sont alors trop minoritaires pour faire bouger les lignes.

Tel sera notre champ d’analyse : les blessures infinitésimales, l’infiniment petit de la domination pour reprendre un mot de Bourdieu, les micro attaques qui excluent sans choc délibérément frontal et qui donc laissent l’agressée dépourvue des moyens de rétorsion ou de contre attaque connus.

Et pour ce faire, nous nous limiterons aux relations professionnelles dans les métiers dits ordinaires, c’est à dire ceux qu’hommes ou femmes peuvent occuper indifféremment, même si la construction sociale confère majoritairement aux femmes ou aux hommes telle ou telle structure de métiers.

Resteront dès lors hors de notre champ d’analyse les métiers réservés à un sexe, tels que hôtesse ou encore mannequin, dans leurs relations avec les clients. Le nœud des préjugés et des rôles convenus y est ici inextricable et les marges de manœuvre minuscules.(…) Seules nous concerneront donc ici les relations professionnelles entre collègues ou entre niveaux hiérarchiques différents, soit descendants, les hommes-chefs envers leurs collaboratrices, soient ascendants, les collaborateurs envers les femmes-chefs.

 

DINDE OU DINDON, IL FAUT CHOISIR

« TCHIP, TCHIP … »

En matière de sexisme ordinaire, on peut dire que les hommes réagissent comme des dindes. Rien d’irrévérencieux dans ce propos qui n’est que le pur produit d’un constat somme toute assez simple.

Rappelons rapidement l’histoire de la dinde relatée avec humour par d’excellents docteurs en psychologie sociale1. La dinde est une mère aimante qui déclenche un comportement maternel dès qu’elle entend un certain son émis par ses poussins dindonneaux, un « tchip, tchip » caractéristique, qui lui fait ouvrir grands ses ailes protectrices. Ni l’odeur, ni l’aspect, ni la démarche des petits n’entrent en jeu, semble-t-il, dans le processus de maternage. Seul le « tchip, tchip » déclenche ce comportement, au point qu’en faisant émettre par le pire ennemi de la dinde, le putois, certes empaillé, ce « tchip, tchip » fatidique, cette dernière le place sous son aile. Si l’on arrêtait le magnétophone responsable de ce bruitage, la dinde deviendrait à nouveau furieuse contre l’intrus et l’attaquerait à coups de bec et de griffes.

Quel est donc ici ce « tchip, tchip » du sexisme ordinaire, qui déclenche chez les hommes un comportement automatique, certes non dicté par l’instinct mais par un chaînage de comportements psychologiques si ancrés dans les têtes, qu’on peut dire, au risque de faire dresser les cheveux sur la tête de tous les experts en la matière, qu’ils valent bien l’instinct ?

Le cocktail est assez simple. Vous mélangez deux ingrédients « femme » et « travail » et les « tchip, tchip » se déchaînent. Mais pas toujours de la même façon. Tout dépend du  niveau hiérarchique.

Pour les femmes ayant des responsabilités, là, curieusement, c’est un jeu de fantasmes inversés qui se déclenche. Rien à voir avec l’agrément et la profusion des fantasmes masculins sur le corps des femmes, dans la rue ou en tout lieu où la séduction et le désir ont droit de cité : belles jambes, belles fesses, belle allure, ou beaux yeux pour les plus intimistes qui ont cru capter le regard de la passante. Ils soupèsent, ils jaugent, tout est possible. Le marché est ouvert ; il est sans limite. « Celle-là, je me la ferais bien » se disent-ils et pour peu qu’il fasse beau, et pour peu que le printemps arrive, les philogynes actionnent bientôt à tout va les métaphores à la Molière2 : la maigre a de la taille et de la liberté et la grasse, dans son port, est pleine de majesté. 

Mais là, pour ces femmes au pouvoir, « tchip, tchip », le marché est encore minuscule. « Je ne me la ferai pas », se disent-ils, ou plutôt, ils affectent d’ignorer ou de dédaigner ce physique qui ne s’offre pas : « de toutes façons, elle n’est pas mettable », pensent-ils encore et ils focalisent sur ce qui est en quelque sorte à leur portée, sur ce qui est observable dans les relations de travail, c’est à dire le caractère et le comportement.

Et les misogynes peuvent dès lors, à loisir, se livrer à l’étiquetage caractériel qui tue. « Tchip, tchip ! » Ils puisent dans la grande boite à préjugés. Dans l’objet redouté, tout leur devient détestable. Ils comptent les perfections pour de simples défauts et savent y donner de redoutables noms  : la volontaire est au tyran en raideur comparable, la merveille de douceur, une molle à faire peur, la dynamique de choc, plus perverse qu’un phoque ; la manageuse hors pair, une bonne à rien faire, la super créatrice, un  rebut de matrice. (…)

 

La délégitimation subtile

Difficile de s’attaquer frontalement à une femme qui occupe un poste de responsabilité. Se développent alors parfois des stratégies de contournement très spécifiquement destinées à isoler l’intruse et à neutraliser son pouvoir. Une jeune directrice des services régionaux de l’environnement nous raconte ainsi l’une de ses mésaventures.

Auberge du château ; sud-ouest de la France

L’auberge est superbe, adossée aux murailles du château. Nappes blanches et serviettes brodées, il ne s’est pas fichu d’eux, en les invitant, elle et son adjoint. Mais quand même, un quart d’heure de retard pour un déjeuner d’affaires, quand on est maire d’une commune moyenne, c’est osé ! Cela la chiffonne un peu.

Il arrive avec sa cour, trois adjoints. Ce dossier Seveso empoisonne non seulement l’air des habitants mais aussi leurs relations : l’usine polluante du fond de la vallée devrait être fermée selon l’administration. « Pas question, dit le maire, l’emploi prime toute considération environnementale dans cette région sinistrée. » Il mange, il boit, il parle, de tout, de rien. Jamais, pourtant, elle ne parvient à capter son regard. La moindre remarque, le moindre rire sont dirigés vers son adjoint et non vers elle. « C’est moi la chef et pas lui » se dit-elle avec une certaine lassitude car, c’est trop souvent, à son gré, qu’elle devait s’affirmer. Elle se force à reprendre l’initiative de l’échange.

Peine perdue ! C’est comme si ses paroles volaient, sans consistance, sans atteindre leur cible ! Elle n’existe pas ! Elle a le sentiment qu’il la prend pour une employée de mairie, pour une exécutante sans pouvoir de décision. Seul l’adjoint semble être le partenaire crédible ! Mais pourquoi cette invitation à déjeuner, se dit-elle, puisqu’il n’écoute pas et ne cherche pas de solutions négociées ? C’est alors que, gonflant le torse, il laisse échapper, l’air faussement débonnaire : « Sur ce dossier, j’en ai fait sauter des gens et des coriaces ! »

Elle reste abasourdie, subitement désarmée par l’usage d’armes qu’elle ne maîtrise pas. Mortifiée, elle se dit, devant un tel étalage de virilité brute, qu’avec lui, c’est à celui qui pissera le plus loin et qu’à ce jeu, elle est perdante. Elle voudrait être un marquis de l’ancien temps et le provoquer en duel, demain à l’aube dans la vallée. Elle voudrait avoir une voix si forte qu’un seul son puisse terrasser les rodomontades de cet individu ; elle voudrait être si musclée et si grande que sa seule présence fige toute agressivité du pantin qui lui fait face ; elle voudrait être si vieille que … et puis elle voudrait n’être plus rien, sauf elle-même, une jeune femme compétente qui travaille pour le service public. De guerre lasse, se disant que cet homme ne valait pas son épuisement subit, elle se tait.

Que dire des dégâts causés par cette forme de dénigrement au quotidien, par cette négation quasi banale, quasi invisible et presque illisible, qui donne aux femmes au mieux une mauvaise image d’elles-mêmes, au pire le sentiment d’être niées, d’être inexistantes et qui fragilise, in fine, le bon déroulé de l’action.

Car c’est bien de cela dont il s’agit, de ce sentiment diffus et mortifère qui émerge tout à coup chez les femmes, cette impression de ne pas être reconnues, d’être gommées du paysage ou d’en être rejetées avec fracas. Et se développe alors une image négative d’elles-mêmes qui leur colle à la peau et se propage souvent à leur vie privée. Et parfois, elles lâchent prise quand c’est trop dur ou quand, à force d’escarmouches, elles finissent par être assurées de ne pas valoir grand chose.

 

Troisième partie : les techniques de confrontation

Le recadrage

La meilleure solution pour trouver une issue à la crise est d’exprimer son ressenti face à face avec l'autre puis d’élaborer un protocole d’accord où les rôles sont bien définis et les règles du jeu renégociées. Gageure de taille dans un contexte où, il faut bien le dire, le sexiste suscite bien davantage l’envie de l’encadrer que de le recadrer.

Face à l’attaque, nous l’avons vu, la première chose à faire est d’identifier son ressenti. Il importe ensuite de l’exprimer. Imaginons un homme indélicat qui tente de vous clouer le bec par cette formule : « Ah, vous les gonzesses, c’est toujours pareil ! » Trois façons d’exprimer son ressenti s’offrent à vous. Le message toxique pour l’autre tout d’abord qui consiste à dire du mal en usant du « tu » qui tue : « Tu es vraiment un pauvre mec ! » L’autre n’entend que l’attaque et le conflit s’envenime. Le message toxique pour soi ensuite. J’encaisse ; je ne dis rien ; mon herpès flambe ; je me bouffe de l’intérieur, et l’autre ne s’en rend même pas compte. Le message constructif enfin, celui qui recadre en disant ce que je ressens. C’est le fameux message « je », message sincère qui permet à l’autre de mesurer l’impact de ses mots sur moi, qui le recadre sans le juger et enclenche un système de relations fondées sur l’objectivité et l’indépendance. Si la jeune femme cadre, face à son collègue qui a prévenu, contre sa volonté, le directeur des ressources humaines, lui avait répliqué, même en quittant la salle : « Quand je te dis non et que tu le fais quand même, je me sens trahie », ni l’un ni l’autre n’auraient perdu la face.

Les formules suivantes font merveille pour s’exprimer sans blesser : « J’ai l’impression que… » ; « De mon point de vue… » ; « Je suis surprise ou étonnée ou bouleversée quand … ». Ces formulations permettent d’informer l’autre des conséquences sur soi de son comportement sans contester frontalement son point de vue. Elles lui indiquent qu’il y a un autre point de vue possible, le vôtre, qu’il faut prendre en compte. « J’ai l’impression de ne pas avoir bien su exposer mon point de vue qui repose sur … » est toujours beaucoup plus efficace que de s’exclamer : «  Vous ne comprenez rien à ce que je dis et vous déformez mes propos ! » Exprimer ses besoins, à condition de le faire sans s’excuser et sans s’inférioriser, n’est jamais perçu comme une agression par l’autre, qui peut dès lors se déplacer mentalement pour entendre vos arguments.

Le recadrage peut être immédiat et servir à remettre les pendules à l’heure, d’entrée de jeu. A son chef qui la présentait à ses collègues : « Je vous présente enfin notre bébé… », une jeune commandante répliqua calmement : « Je m’appelle Nathalie et je vous demande de m’appeler par mon prénom, en tout cas pas par un surnom qui pourrait être celui d’une maîtresse. » Recadrage et répartie se mélangent ici harmonieusement car rien n’est dit pour blesser. Mais le recadrage peut prendre des formes plus élaborées, comme le montre l’exemple d’Hélène, cadre de banque :

Grande banque populaire

Elle guignait depuis longtemps ce poste de chef de service du contentieux qui venait de se libérer et tous pensaient qu’elle était la mieux placée pour l’obtenir. Un seul bémol, son supérieur hiérarchique ! Un vrai macho ! Elle devrait jouer serré : préparation des arguments, répétition rapide avant le grand jour, tenue soignée, visage sérieux, elle avait mis tous les atouts de son côté.
« Au vu des arguments que j’ai développés, je pense pouvoir demander …
- Mais Hélène, tu n'es pas outillée pour cela ! » la coupe-t-il alors en riant.

Elle resta une seconde interdite et lui lança un regard sans doute éberlué puisqu’il reprit, l’air goguenard : «  Mais, tu me comprends, tu vois bien ce que je veux dire ! »

Mille réactions sauvages l’assaillirent en quelques secondes mais, au prix d’un effort surhumain, elle se ressaisit. Elle tenta alors de trouver les mots pour décrire la façon dont elle vivait cette situation :
« Alain, quand j'entends cette phrase, je me sens vraiment discriminée comme femme.
- Mais arrête ! On peut rire. Tu compliques toujours tout !
- Non, Alain ! Je ne peux pas continuer avec toi cette discussion si tu ne me montres pas du respect.
- Du respect ! Comme tu y vas ! Comme si je ne te respectais pas !
- Je n’en ai pas l’impression. On est là pour parler du poste et je voudrais savoir si oui ou non je remplis les conditions. »

Elle ne lâcha pas le morceau. Ayant refusé le terrain de la gaudriole qui permettait à son chef d’esquiver une vraie réponse, elle ne pouvait plus désormais que se tenir sur celui de la négociation et des compétences.

La technique de recadrage est, sans conteste, la meilleure qui soit. Elle suppose un certain degré de maturité et une bonne confiance en soi. « Devenez votre propre adversaire ! » prône Miyamoto Musashi3, anticipant l’écoute empathique, cette faculté de s’identifier à l’autre et de se mettre à sa place dans une attitude compréhensive, avec authenticité et bienveillance. Formaliser à nouveau par une question ce qui vous a été dit, demander à l'autre ce qui a pu le gêner dans votre attitude ou votre démarche et quel est l'objectif qu'il poursuit en vous attaquant de la sorte, des questions toutes simples du genre : « Qu’attends-tu de moi ? », «As-tu quelque chose à me demander ? » sont d’une efficacité redoutable. Résumons rapidement cinq modes essentiels de recadrage : (…)